Interview de Michel Marre - Cossi Anatz

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Michel Marre, fondateur et leader de Cossi Anatz : Jazz Afro-Occitan, 

Montpellier, Août 2016

Trompette en poche et chapeau sur la tête, Michel Marre est parti à la rencontre des musiques qui peuplent le monde, du Rajasthan en Roumanie, d’Éthiopie ou d’Italie, en Haïti comme en Grèce. Depuis des lustres, il en a rapporté de bien belles idées pour construire un répertoire original, sans gommer l’état d’esprit de ses origines, jazzman taillé dans le roc aveyronnais. Aux limites du jazz, là où se joue depuis déjà bien longtemps l’avenir de cette musique. Là où ce trompettiste nomade a fait voyager cette formule ouverte à l’infini, constamment à l’écoute de l’autre. C’est à la genèse de ce trip que nous invite ce disque, des sessions au cœur des années 1970, quand tout était déjà, encore, possible. Rewind.

 

Comment tout ça est né ?

Je rentrais de trois ans d’Afrique, et ça marque, forcément. Je venais aussi de travailler en Tunisie, où j’avais monté un groupe de free jazz, complètement barré. Et là je rentre à Montpellier, où la situation ne s’était pas arrangé : Franco à une heure et demie de bagnole, la guerre du Vietnam, les problématiques post 68, avec toutes les dérives que l’on sait… Du coup, on s’est rabattus sur le culturel. Nous étions marginalisés, et nous avons décidé de monter un jazz club à Montpellier, qui a bien fonctionné. C’est comme ça que j’ai pu rencontrer François Tusques, sur lequel nous avions flashé, et qui m’a invité de suite dans l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra. C’était un mélange assez réussi de musiques bretonnes, afro-beat, jazz ouvert… et même mes racines catalanes. C’était comme un pied de nez aux nationalismes de tout bord, et pour moi dont les racines sont en Aveyron, je voyais là une possibilité de tout brasser, de manière inventive. C’est-à-dire sans mettre des cloisons entre les différentes musiques : on allait juste jouer. Et c’était possible, car il y avait sur place des musiciens en capacité de le faire : Christian Lavigne, délirant et créatif au piano ; le percussionniste Lahcen Hilali qui n’avait pas de technique mais avait un très beau tempo ; le contrebassiste Michel Benita, une solidité sur laquelle on pouvait compter ; le Nîmois Jean-Marc Padovani, saxophoniste qui montait en puissance ; mon frère Claude, qui faisait encore de la musique et mettait en scène le tout, en bricolant… Et puis surtout, le batteur René Nan, qui revenait de son époque parisienne, un peu folle et très cabarets, et nous a permis d’avoir de suite une solidité rythmique. Ça a été une aide essentielle pour moi, car il avait à la fois l’ouverture créative et la connaissance des rythmes afro, antillais, des 6/8. René connaissait très bien les musiques du coin aussi, il ne rechignait jamais à jouer avec des joueurs de cornemuse. Il avait un côté rustique et vrai, 100% original. C’est sur cette base, que j’ai écrit la musique, quelque chose de très oral en fait. J’ai pris des grandes thématiques qui me « prenaient » la tête : l’orientalisme, l’Afrique, l’Occitanie tel que je l’entends, rien de nationaliste. Le thème « Sarahoui » par exemple fait écho aux heures que j’ai pu passer dans les fêtes maghrébines.

 

Il y a évidemment l’influence du free, qui dynamite et dynamise tout le jazz d’alors… 

Moi, je remontais la filière. Au départ, j’étais pianiste classique, puis je me suis mis au cornet, à seize ans. J’ai commencé par le New Orleans, avec les Hot Peppers à Marseille où j’étais étudiant… Et puis au bout d’un moment, tu te heurtes à des limites, ne serait-ce que parce que le milieu ne t’autorise pas à oser aller ailleurs. Quelques temps après, j’ai découvert Coltrane à Djibouti, chez un marin qui avait une sacrée collection de disques, Clifford Brown, Dizzy, Freddie Hubbard… Plus ça allait, plus je m’éloignais, je m’éveillais, ça bouillonnait dans ma tête. Le free, d’emblée, a été une immense ouverture, une grande soupape. C’est une musique qui te permettait de prendre des risques, de chercher ton son et surtout, plus encore, trouver le son d’orchestre. Le vrai ! Dans cette cuisine collective, chacun se révèle, trouve sa singularité.

 

Don Cherry a été un guide pour toi…

Oui, comme Lester Bowie. J’ai eu la chance de jouer avec Don au début des années 1980, lorsque le saxophoniste Doudou Gouirand me l’a présenté. Je me souviens d’une séance avec lui : on répétait sa musique, et quand il est arrivé, sans jouer, la musique s’est d’un coup élevée ! Par sa seule présence ! A l’époque de Cossi Anatz, j’étais extrêmement marqué par son quartet Old and New Dreams, j’y voyais le cousinage évident avec le New Orleans. Et en même temps, ça explosait tout. Quel oxygène. Il ne faut jamais oublier que poser quelques notes, les bonnes, sur un blues rudimentaire, c’est sans doute ce qu’il y a de plus difficile dans le jazz.

 

Quand tu explores la musique de ton terroir, celle de la Méditerranée plus largement, c’est finalement chercher ton blues en version originale ?

Bien sûr. Mais pour cela il faut faire un vrai travail autour de ce « terroir », se préserver d’une simple musique vaguement jazzeuse pour en faire commerce. Je n’ai jamais aimé la « world music », le truc soi-disant sympa. Quand je vais travailler avec les Indiens du Rajasthan, quand je bosse avec les Roumains, c’est pour écrire des choses nouvelles. Quand je réinvestis le répertoire de la bourrée, je ne cherche pas à reproduire à l’identique, ou à produire quelques solos sur des rythmes traditionnels. L’improvisation n’est pas l’apanage du jazz, et il m’a fallu du temps avant de bien le comprendre.

 

Le jazz reste quand même une très bonne clef pour entrer dans ces musiques, pour établir un dialogue avec l’autre, dans toutes ses différences…

Le jazz dont tu parles, c’est avant tout une histoire d’attitude, et la possibilité de rencontrer, c’est s’autoriser à abandonner un certain nombre de choses. A travers l’autre, tu te remets en question. A quoi bon jouer des phrasés be bop sur des rythmiques indiennes ? Cela exige d’aller plus loin, car la musique, c’est une affaire de mélodie et de rythmes, mais aussi une histoire très spirituelle. Si tu écoutes bien Louis Armstrong, tu entends le lien évident avec l’Afrique. Et c’est d’une telle précision. Ce n’est pas par hasard si Miles l’aimait tant.

 

L’ancrage dans la tradition est essentiel, et cela fut le cas pour les musiciens restés en « Occitanie » par exemple…

Bien entendu, et il suffit d’aller dans des bals avec des vièles, des cornemuses et des accordéons pour s’en rendre compte. La bourrée, c’est de la transe, c’est la rotation, c’est le divin, la spiritualité. Ce n’est pas un folklore ! Et là-dessus, on peut effectivement jouer.

 

Comment cette formation a été perçue, reçue ?

Une partie du public de jazz traditionnel ne supportait pas, et puis d’autres ont accroché. On ne faisait pas semblant, on y allait vraiment, et je crois que si tu écoutes bien la musique, tu décèles que nous ne sommes pas sur des positions sectaires : on pouvait partir dans de longs délires, mais aussi s’en tenir à la mélodie, au swing. L’accueil en Allemagne a été très bon, mais cela tient au public qui avait beaucoup plus d’ouverture. Le public « traditionnel » était aussi circonspect.

 

D’ailleurs il y a ce court petit thème, « Magali Vous Dit Merde »…

Un pied de nez aux tradi-folkeux. Magali, c’est le prénom que tu retrouves dans beaucoup de thèmes en Provence, et bien ce personnage, il vous dit merde. Ça c’était une référence au quartette d’Ornette avec Don.

 

Ornette vient clairement du blues. Le meilleur moyen d’honorer la tradition, c’est de la modifier…

Le danger des folkeux  est de faire mourir l’esprit qui habite cette musique. En Bulgarie, j’ai vécu des concerts, dans les bois, en rase campagne, avec accordéon, ocarina, flûte kaval, qui sonnaient comme de superbes bœufs de free.

 

Cossi Anatz voulait dire « Comment allez-vous ? ». Tu interpellais qui avec ce titre ?

C’est de l’aveyronnais, un occitan très proche du latin. Mon père, qui était proviseur, le parlait parfaitement et dès qu’on arrivait dans nos montagnes, il ne parlait plus que cette langue, avce un accent très musical. Cossi Anatz, c’était vraiment l’expression lorsqu’on débarquait chez quelqu’un, un truc que j’ai entendu depuis tout jeune. Je trouvais que ça sonnait bien, et puis c’était un peu aussi une manière de provoquer la bienséance « parisienne ». Pas le Paris, créatif et multiple, que j’aime, mais celui de la capitale jacobine, qui a développé une forme de suffisance à l’égard de la province, le Paris de la domination.

 

Vous avez fait d’autres disques par la suite ?

Non, nous étions des « anarcho-délireux », on vivait très marginalement, on s’en foutait de laisser des traces. Ce disque, c’est Tusques qui nous l’a demandé, nous l’avons enregistré dans une MJC, avec un son pourri et deux micros, en temps réel. En une après-midi.

 

Quarante ans plus tard comment expliques-tu l’intérêt de jeunes passionnés de musique qui n’étaient pas nés au moment des faits ?

Je dois t’avouer qu’au début j’ai été surpris par la demande. Et puis j’ai réécouté les bandes : c’est vrai qu’il y a une bonne dose de musique au fond de la casserole, une énergie, quelque chose un peu sauvage qui dénote avec beaucoup de productions actuelles. Il y a un feeling, une charge émotionnelle qui s’entend clairement. Le fait qu’on reprenne la forme classique du quintet, pour la faire dévier, et que le premier thème salue Coltrane avec en même une espèce d’espagnolade andalouse, tout ça nous inscrivait dans le jazz, mais à notre sauce.

  

Recueillis par Jacques Denis / Photos Courtesy of Michel Marre (D.R)

English version.  



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